P001 → reappearing
Il est ici question d’interroger les phénomènes d’apparition et de disparition à travers une performance centrée sur l’écoute du paysage sonore. Inspirée par la relation sensorielle à l’eau dans les bains publics japonais, elle met en jeu un protocole de disparition symbolique du poids en eau. Goutte à goutte, s’opère une métamorphose en une entité hybride, à la fois aquatique et humaine, suspendue entre dissolution et réinvention de la présence.
En résidence à Matsudo dans la banlieue de Tokyo, je me suis rendu régulièrement dans les bains publics (Sentō), des lieux propices à l’écoute des sons d’écoulement. M’interrogeant sur les contextes de postures d’écoute, il me fallait entendre ce qu’il se passe en nous lorsque l’attention se désempare entre quelque chose que nous essayons de contenir, ou peut-être de laisser s’écouler. Le fait de retenir ou de lâcher prise soulève en cela bien des questions sur comment l’attention peut rester suspendue entre ces deux états.
Mais dans l’acte lui-même de mise en écoute, l’attention sélectionne, puis filtre ce qui nous parvient dans une relation contextuelle avec la manière dont les sons émanent autour de nous. Comme l’a décrit Pauline Oliveros, c’est dans cette forme de détachement de l’attention sélective que l’écoute profonde (deep listening) s’ouvre à nous. En ce qui concerne les sons d’écoulement, il s’agit d’une forme de méta-écoute, car il n’y a pas continuité narrative où d’élément qui nous permette de nous situer figurativement un espace, mais plutôt de rendre abstraite cette représentaton . Il s’agit davantage de produire une résonance avec la plasticité en tant que matière sonore. C’est en quelque sorte, une clef d’écoute pour se permettre d’éprouver une disparition momentanée.
crédit : Candice Hazouard
Cette création a été acceuillie et soutenue par Paradise Air à Matsudo et à Rennes par le collectif Hypnosisphère, Les Ateliers du Vent, L’Hôtel Pasteur et Le Jardin.
P002 → re-membering
Re-Membering est une création sur l’archéologie sonore des déchets informatiques réunissant Vanessa Farfán (MX/DE) et Mitch Fournial (FR) démarrée en 2024 entre Berlin, Rennes et Barcelone.
Conçus aux États-Unis, fabriqués en Chine, utilisés dans l'UE et jetés en Indepourrait résumer le cycle de vie des appareils numériques jusqu'au capitalocène, mais faisons une expérience de pensée : Et si les appareils numériques ne devenaient jamais des déchets et, en suivant la logique, recommençaient à fonctionner dès qu'ils tombaient en panne ? Et si la dernière station des appareils numériques n'était pas déterminée par les paramètres établis de l'obsolescence planifiée ?
Le son de notre époque est caractéristique d'un brouillage. Un mélange de sons et de fréquences perceptibles : des interférences, des codes qui semblent difficiles à déchiffrer. Comme les ruines du technocapitalisme, ces langages révèlent l'interaction complexe entre leurs origines environnementales, l'extractivisme et les populations exploitées qui les assemblent et les détruisent.
crédit : Vanessa Farfán
Le cycle de ces matériaux qui ont parcouru la terre est le résultat d'une obsolescence non plus programmée mais désirée. Les méandres de l'Anthropocène hantent déjà notre futur par la surproduction de déchets informatiques, ces reliques deviennent dès lors des traces du présent.
À l'aide d'un microphone à champ électromagnétique, nous pouvons récupérer les langages imperceptibles de ces vestiges et les transposer dans une nouvelle matérialité sonore. L'idée est de les "remembrer" les uns avec les autres, notre but étant de transformer ces "fantômes" en agents réincarnés.
Kreative Funds, Université de Weimar (DE)
Création accueillie et soutenue par Art Laboratory Berlin - Les Ateliers du Vent, Rennes - Blood Orange East, Berlin
P003 → supraliminaire
Supraliminaire est le résultat d’un arpentage mené depuis 2020 sur l’estuaire de la Loire. Cette recherche aura donné lieu à une création sonore abordant la sensation de la déshérence des espaces naturels dans des contextes de mutations politiques.
“J’appelle supraliminaires les événements et les actions qui sont trop grands pour être encore conçus par l’homme”, écrit Günther Anders.
Les conséquences de ces phénomènes, qu'ils soient d’ordre social ou politique, favorisent une sensation de tropisme agissant sur la vie quotidienne. Elles rendent palpable une chape de contrôle permanent qui nous surplombe. C’est ainsi que Timothy Morton nomme les hyperobjets, comme des entités dont la taille d’espace et de temps défie le concept traditionnel d’objet, des réalités sociales à des dimensions spatio-temporelles, et auxquelles il nous incombe les effets de manière “visqueuse”.
crédit : Tulyppe Lameute
Sur une île de Loire effacée par l’aménagement de l’estuaire, nous explorons les sonorités d’un territoire en déshérence. En glissant à l’intérieur d’une petite hutte faite de roseaux, tels des apatrides à l’écoute du monde, le supraliminaire semble alors lentement disparaître.
Même en s'éloignant du tumulte du monde, en cherchant refuge dans les lieux les plus inaccessibles, cette emprise semble ne jamais nous lâcher, rendant toute quiétude inatteignable.
crédit : Vanessa Farfán
Performance field recording dans le cadre de l’exposition How to disappear à la Cantine du Bois Perrin, Rennes
Projet financé par l’Université Rennes 2 et soutenu par les Ateliers du Vent
P004 → reappearing (installation)
Reappearing est une installation d’écrans de surveillance naturelle reliés à différentes caméras situées dans différents pays et désormais consultables en direct.
Il est aux environs de 3h du matin près d’Austin dans le bush du Texas américain, au même moment le soleil vient de se coucher à l’orée d’une clairière danoise. Ces visions d’affût s’ouvrent sur une dimension pastorale de la nuit, mais la plupart du temps, il ne se passe rien. Le paysage nocturne défile sous notre regard à la recherche d’une quelconque apparition. Les systèmes d’observation du vivant ont ceci de troublant, de nous faire endosser une position de surveillant protecteur, ce que Virginie Maris appelle le « biopanoptique ».
Si tant est que ces affûts numériques s’inscrivent dans une nouvelle altérité au vivant en voie de disparition, les présences invisibles détiennent une latence, celle qui imprègne en permanence l’espace de leur potentiel surgissement. Ces canaux de diffusion sont le révélateur à la fois d’un prétexte à de nouvelles dispositions de protection comme la trame noire, mais aussi d’une reconfiguration des territoires du visible.
P005 → s’enforester
S'inspirant de la divine comédie de Dante, "S'enforester" conte une traversée des mondes sauvages qu’abritent la forêt. Par un dispositif de cartographie volumétrique et de diffusion sonore, cette performance nous invite à faire résonner ce que produit cette entité en nous, et ce, en interrogeant les outils technologiques d'observation et de gestion de son exploitation.
La forêt recèle des dimensions inaccessibles auxquelles nous ne pouvons que supposer le nombre incalculable de mondes qu’elle abrite. Bien que cette envie nous taraude souvent en la traversant, on ne peut que difficilement être exhaustif sur la question. S’enforester témoigne de ces postures d’attention à ces autres manières d’habiter, où l’on cherche à observer ce qu’on ne pourrait voir. En parcourant des cartographies alternatives à celles qui quadrillent son exploitation, il s’agit d’appréhender la multiplicité des échelles qui composent ses milieux.
crédit : Caroline Cieslik
Festival Extension Sauvage 2022 - Combourg (35)
Festival Passages 2022 - Rennes (35)
Création en forêt de Brocéliande à la Station Biologique de Paimpont (35) et sur la forêt de Villecartier (35) dans le cadre du workshop de l’atelier vivant organisé par l’EUR-CAPS et l’EESAB de Rennes.
P006 → quand on arrive en ville
Apercevoir des goélands argentés ou encore des grands cormorans dans les espaces publics semble désormais perçu comme quelque chose de banal. L’écume fait ainsi écho aux mouvements des migrations d’animaux marins remontant les fleuves pour rejoindre les grandes agglomérations. Baptisée « Quand on arrive en ville », cette performance visuelle et sonore soulève une invisibilisation de nouvelles formes de co-présences dans un rapport à la nature globalisée, un monde en migration permanente. Nous peinons néanmoins encore à comprendre pourquoi ces animaux migrent sur de telles distances. Températures, marées, vents, les variations climatiques n’ont pas toujours été aussi conséquentes. Ces nouvelles conditions influent sur les migrations des espèces comme une forme d’exode marin.
P007 → interlignes
C’est la nuit. Des gens passent, se croisent, se rencontrent, s’arrêtent. Dans leur sillage, des mots surgissent. Peu à peu c’est tout un texte qui se déploie sous leurs pieds et commence à danser avec eux. L’interligne habituel entre les phrases, bien sage et bien rangé, se met soudain à suivre les mouvements de leurs vies. Il bifurque, s’agrandit, dessine des boucles et tisse de nouveaux motifs.
Crédit photo : Philippe Henry, Marin Esnault
Interlignes vous invite à venir lire en marchant, à moins que ce ne soit réécrire en dansant, un texte de Georges Perec, Tentatives d’épuisement d’un lieu parisien, ainsi libéré de sa page et glissant joyeusement sur les pavés, guidé par le souffle des déplacements de vos corps.
Interlignes est une installation participative de Thomas Girault et Mitch Fournial
Coproduction Spéléographies, Biennale des écritures et La Sophiste
Avant-première dans le cadre de Nuit Blanche Paris 2017 aux Archives Nationales.
Remerciements : Ville de Paris mission Nuit Blanche, Archives Nationales, Anne Rousseau, Camille Bondon, Arthur Masson, Sylvia Richardson, Marianne Saluden, Isabelle Gourdin, Christian Bourgois éditeur, Marin Esnault, Nicolas Gau, Philippe Henry, Hichem Mhaya, Thimothée Durel, Héloïse Mouchel, Media Graphic, Mathias Herard.
P008 → sentes
Dans ce monde où les empreintes se manifestent et s'évanouissent avec une fugacité parfois imperceptible, la question de la trace semble davantage énigmatique quand elle n’emprunte pas la voirie qui lui semblerait destinée.
Les furtivités non-humaines ont ceci de touchant dans le paysage urbain, d’être la plupart du temps imprévisibles dans leurs incursions. Aussitôt apparues, elles disparaissent telles des ombres fugitives.
Pourtant, apparaître là où on ne s’y attend pas, nécessite une partition sur laquelle jouent ensemble les non-humains : les « sentes ». Invisibles si ce n'est à leurs seuils, ces chemins de traverse incarnent le verso des infrastructures urbaines. Lorsque l'on écoute l’entrée d’un de ces passages, on plonge dans une cité plurielle et sensible, un monde qui fourmille sous nos pieds d'autres dimensions ontologiques. Se réinventant constamment, telles les lignes de désir, ces sonorités montrent une plasticité subtile à contrefaire les prédictions. Elles sont le révélateur de différentes stratégies de contournement qui passent sous les radars et nous invitent à repenser la multiplicité des modes de traversée de la ville.
Création réalisée dans le cadre du workshop March Atlas au sein de l’EUR-CAPS et sous la direction de Sébastien Penfornis.
P009 → être(s) à l’écoute
Visiblement, voir semble être moins sensible que le fait d'entendre et pourtant le visible semble toujours primer sur les autres sens. Au-delà de l’aspect sensoriel, l'écoute est plurielle, qu'elle soit amicale ou environnementale, de proximité ou lointaine, elle évoque autant notre manière de cerner l'environnement qui nous entoure que notre capacité d'empathie ou d’observation. Nombre sont les choses qu’on ne peut entendre et qui dépassent littéralement le spectre de l’audible. Une opportunité pour prendre du recul sur nos manières de percevoir au travers du fait de prêter l’oreille. « L’écoute est peut-être l’activité la plus discrète qui soit. C’est à peine une activité : une passivité, dit-on, une manière d’être affecté qui semble vouée à passer inaperçue. Quelqu’un qui écoute, ça ne s’entend pas. » nous dit Peter Svendy. En questionnant nos façons de focaliser notre attention par l’écoute ou de s'en désemparer, faudrait-il alors améliorer notre posture d'écoute comme le propose si bien le développement personnel ? De manière parallèle, de quoi l’écoute est-elle le nom quand il s’agit d’élargir le spectre ou d’utiliser des outils et des méthodes qui augmenteraient cette expérience ? Observer par l’écoute serait-il peut-être tenté de comprendre au-delà de ce que l’on connait comme l’aura proposé Pauline Oliveros avec ses Deep Listenings ? Qu’est-on alors en mesure d’entendre en dehors de ce qui nous concerne ? Y a t-il par là des biais indirectes, des postures d’attention à d’autres ontologies qui nous permettraient de faire place à d’autres voies(x) ?
Comme champs de réflexion sur la proximité sociale ou spatiale des événements qui surviennent, "être(s) à l'écoute" est un sujet-plateforme sur l'écoute située. Plus largement, cette réflexion est une proposition à prendre le temps d'expérimenter des processus qui infléchissent sur nos modes d'observation, ce qui dans notre quotidien ne semble pas toujours possible.
Être(s) à l’écoute prend place au travers d’un laboratoire artistique conduit chaque année par le collectif des ateliers du vent : “Vivier”. Né d’une envie collective de créer un temps de résidence artistique "vivant et vivifiant", il confronte pour une dizaine d’artistes des moments de recherche collective à la pratique artistique individuelle. Cette proposition a évolué progressivement d’un moment de partage des pratiques vers la conduite d’une problématique de création de fond soulevée par un ou deux artistes. Une occasion de renouveler les approches par de nouvelles entrées où il devient possible d’expérimenter de nouveaux processus de création qui vacillent entre incertitudes et potentialités.
En 2024, la coordination de ce temps de recherche m’est confié en collaboration avec Vincent Raude.
P010 → Chthulucène
Le Chthulucène est le nom d’une ère géologique fantasmée par la philosophe Donna Haraway où humains et non-humains cohabitent dans des formes d’alliances. Ce nom est tiré de l’univers de Lovecraft pour interroger les peurs qu’on peut éprouver pour tout être survenant des profondeurs, les chtoniens. A l’instar d’un travail d’imagerie vidéo, “Chthulucène” en est la projection éponyme, une création projetée en extérieur mêlant figures politiques cadavériques et Kaijū issu·es de l’holocaust nucléaire japonais.
“Nāga, Gaïa, Tangaroa, la Femme-araignée et leurs apparentées comptent, ce sont des projections incarnées que ni Lovecraft, ni Macron n'auraient pu inventer ou dévoyer. Godzilla lui-même est une revanche cathartique contre le fléau atomique. Face aux désastres psalmodiés par les penseurs·euses de l'anthropocène dominant, ces Kaijū invoquent une ère du vivant intériorisé : le Chthulucène.”